Agroforesterie : kézako ?

Loin d'être simplement la dernière tendance dans les pratiques agricoles, l'agroforesterie renoue avec d'anciennes méthodes d'exploitation, améliore les rendements et valorise les sols. Pour s'initier, voici une petite introduction !
posté le dimanche, Jan 19, par
colin

L’agroforesterie est l’implantation par les agriculteur·trice·s sur leurs parcelles (de culture ou d’élevage) d’essences forestières (en résumé : des arbres). Les plantes peuvent être complémentaires et mieux pousser en symbiose.

Les motivations d’un·e agriculteur·trice quand il·elle s’installe en agroforesterie peuvent être multiples : diversifier ses sources de revenus, préparer le financement de sa retraite, ou encore augmenter la productivité d’un de ses sols devenus moins fertiles au fil des années. Les rendements culturaux peuvent en effet être augmentés, ce qui se traduit par moins de charges pour l’agriculteur (moins d’engrais et d’irrigation) et donc par des avantages économiques et écologiques.

L’agroforesterie se décline en mille et une techniques et relève d’un art complexe. Mais l’expérience prime et permet aux agriculteur·trice·s d’obtenir des revenus similaires, voire supérieurs, lorsqu’ils connaissent les méthodes adaptées à leurs terres. Des exemples classiques d’agroforesterie pourraient être la culture de noyers en rangs dans les champs de blé ou les vergers potagers avec plusieurs arbres fruitiers entourés de légumes et de céréales.

Un petit peu d’histoire

Des propriétés naturelles

L’agroforesterie repose sur les propriétés naturelles des plantes. Dans la nature, les végétaux poussent rarement seuls : la richesse des forêts vierges nous donne une idée de cette diversité. Les écosystèmes se sont constitués sur plusieurs millions d’années. Les végétaux complémentaires se sont développés en symbiose : l’un fournissant de l’ombre, l’autre de la fraîcheur… Ces heureux mariages permettent souvent à la nature de produire des fruits et légumes en plus grande quantité ; la complémentarité des végétaux augmentant la productivité.

Parmi les principales raisons de la complémentarité de certaines plantes, on peut citer :

  • la manière de pousser de l’une qui peut aider la seconde à croître : le maïs fournit par exemple un excellent tuteur aux haricots ;
  • le fait que l’une des deux plantes repousse les insectes prédateurs de sa protégée et inversement : certaines plantes sont hôtes d’insectes ou d’animaux auxiliaires ;
  • des plantes (tubercules par exemple) libèrent de l’azote en se décomposant dans le sol, azote utile et nécessaire à la croissance de leurs voisines;
  • certaines plantations libèrent des substances intéressantes à d’autres dans la terre.

Une histoire millénaire

Jusqu’à la découverte de l’agriculture (8000 av. J.-C.) et la sédentarisation des humains, les peuplades de chasseurs-cueilleurs tiraient profit de cette organisation naturelle. Puis, l’humain prit peu à peu l’habitude de cultiver les céréales en monoculture, en supprimant ces liens naturels et si profitables entre les végétaux.

On trouve tout de même une trace de l’agroforesterie dès l’antiquité, où les céréales étaient plantées à proximité des oliviers en méditerranée. Le moyen âge est aussi propice à ce mode de culture, utilisé au profit de la monoculture. On imagine facilement que pour les cultures vivrières, disposer d’une diversité de culture était salutaire pour l’alimentation des hommes.

C’est dans le milieu du XXe siècle que les agriculteur·trice·s ont commencé à travailler la terre en monocultures massives. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les agriculteur·trice·s étaient en effet largement incités par les politiques européennes à surproduire. À cette époque, les pesticides n’étaient pas très coûteux, fonctionnaient bien et les machines agricoles se sont démocratisées. Les rendements ont rapidement explosé et ont alors permis à la population de croître rapidement.

Malheureusement, ces procédés de production ont participé au déclin de la biodiversité, en supprimant peu à peu les arbres et végétaux présents sur les sites pour simplifier le passage de grandes machines agricoles. Ce phénomène s’est amplifié au XXIe siècle en Europe, notamment pour des raisons administratives lors du déploiement de la Politique Agricole Commune.

Photo par meriç tuna

De nouvelles problématiques

Le problème, c’est que depuis quelques années, les champignons et maladies sont biens plus résistants, les produits chimiques bien plus complexes, plus chers — et leur dangerosité est désormais plus connue… Paradoxalement, plus nous utilisons des pesticides, plus nous en avons besoin pour produire, c’est un cercle vicieux.

Certains agriculteur·trice·s ont alors eu l’idée d’intercaler des rangs d’arbres (à bois ou à fruits) en plein cœur de leurs monocultures (fruits et légumes, céréales, ou autre). Ils miment l’organisation naturelle des paysages d’antan. Ce sont souvent des rangs d’arbres espacés d’une quinzaine de mètres, avec un arbre tous les dix-quinze mètres : noyers, arbres fruitiers, bois précieux, etc. Les arbres retirent un peu de surface cultivable, car les machines agricoles ne peuvent pas passer entre eux.

Les agriculteur·trice·s se sont vite rendu compte des bienfaits de ces modes de culture remis au goût du jour : si les arbres mettent du temps à pousser, mais les conséquences pour le sol se font néanmoins sentir rapidement. Les racines des arbres favorisent la rétention d’eau des sols et limitent l’érosion ; elles permettent aussi de puiser l’eau plus profondément dans la terre. Les arbres aident les insectes auxiliaires (ceux utiles aux cultures, prédateurs naturels des parasites, fertilisateurs des sols, etc.) à se multiplier. Les besoins en produits chimiques sont alors amoindris par ce nouvel écosystème favorable et la productivité des sols améliorée. Les besoins en intrant sont diminués : eau, fertilisants, produits chimiques… Les pertes éventuelles de terrain cultivable sont donc très souvent compensées par le regain de productivité des sols.

 

Des exemples d’agroforesterie, tirés du site https://wikimedia.org

Un nouveau paradigme

Les agriculteur·trice·s rentrent dans un nouveau paradigme de culture: non seulement les coûts d’exploitation sont réduits, mais les arbres plantés sont valorisables. À moyen terme, leurs fruits peuvent être utilisés et vendus, ainsi que le bois de l’arbre après quelques dizaines d’années. Un noyer de quarante ans peut par exemple se vendre à 1500 euros l’unité pour l’exploitation de son bois. On comprend rapidement que l’investissement sur le long terme pourra permettre à certains agriculteur·trice·s de financer leur retraite.

Il est à noter que l’agroforesterie jouera a priori un rôle assez important pour le changement climatique. Les arbres recréent en effet un écosystème et créent une zone protectrice contre les aléas climatiques :

  • concernant la sécheresse, les arbres aident à la restructuration des sols en créant des porosités qui favorisent l’absorption de l’eau ; ils jouent donc aussi un rôle dans la rétention de l’eau et réduisent la chaleur sur les terrains.
  • concernant les tempêtes, les arbres peuvent avoir un effet coupe-vent, le vent pouvant coucher les céréales et baisser les rendements.

L’agroforesterie a un double rôle d’adaptation de l’agriculture au changement climatique (en rendant les systèmes plus résilients) et d’atténuation du changement climatique (en faisant office de puits de carbone).

Photo par Kai Pilger

Mise en pratique

Il existe des milliers de techniques d’agroforesterie différentes — une par terrain à exploiter, chacun ayant ses spécificités, son type de terre. Les principes généraux s’appliquent très souvent, mais l’expérimentation et l’apprentissage de son terrain priment pour l’exploitant. Parmi les paramètres à prendre en compte, on retrouve :

  • la stratégie de plantation : par exemple, dans le cas d’une plantation de blé et noyers, il peut être judicieux de planter le blé en hiver pour avoir plus d’ensoleillement (plus de feuille dans les arbres) ;
  • le choix de l’essence d’arbre à planter, qui relève d’une synergie entre les besoins de l’agriculteur·trice à un instant donné et les possibilités offertes par la nature et par les conditions climatiques (actuelles… et futures — l’essence de l’arbre doit être adaptée au climat de dans 15 années en prenant en considération le réchauffement climatique). Les questions que peut se poser l’exploitant·e sont nombreuses : souhaite-t-il·elle valoriser les fruits ? Plutôt le bois précieux après des années de pousse ? Quelles ont étés les stratégies employées par les exploitant·e·s précédent·e·s ? Les réponses influenceront fortement la réflexion et la conception du projet.
  • entretien : en agroforesterie, prendre soin de ses arbres est une évidence. L’exploitant·e doit se charger de les tailler pour leur assurer une croissance lente et stable, s’assurer de leur santé… Mais il ne doit pas en faire trop : l’arbre doit rester autonome et résilient. Par exemple, il faut éviter d’irriguer un arbre, de le tuteurer à outrance, etc. L’objectif est réellement de renforcer un écosystème, non pas de le perfuser.
  • les alliages de plantes : les forêts comestibles [2 p. 49] peuvent parfois compter plus de 300 espèces par hectare et sont réellement productives. Il ne faut pas limiter sa créativité… Tant que le terrain le permet  !

Enfin, il est à noter que l’agroforesterie n’est pas nécessairement biologique et peut être mise en place en agriculture conventionnelle.

Les mots clefs de l’agroforesterie

– Complémentarité : chaque plante dispose d’alliers naturels puissants
– Productivité : elle peut augmenter de 30 à 60% ! [1]
– Diversité : par opposition à la monoculture, les productions sont plus variées pour l’exploitant·e
– Fertilité : l’agroforesterie est bénéfique pour les sols très rapidement
– Biodiversité : les insectes auxiliaires et la vie en général vont se développer rapidement et dans de meilleures conditions
– Lutte contre le changement climatique : les arbres sont des puits de carbone très efficaces et ajoutent de la résilience aux systèmes agricoles

L’infographie qui résume tout

Pour aller plus loin

Des sites qu’on aime bien

https://www.agroforesterie.fr/agroforesterie-contributions.php : pour une définition de l’agroforesterie en 10 points et un schéma très clair smile

http://www.fao.org/3/i1861f/i1861f08.pdf : un cours très complet pour absolument tout savoir sur l’application de l’agroforesterie en Afrique, notemment pour lutter contre le réchauffement climatique !

Références

[1] : https://www.agriculture-nouvelle.fr/agroforesterie/

[2] : Dupraz, Christian, and Fabien Liagre. Agroforesterie: des arbres et des cultures. France Agricole Editions, 2008. 

[3] : https://infographies.agriculture.gouv.fr/post/98304007262 : Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt © Les infographies 2014–2020

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